Un train trop lent pour être aussi demandé
Payer plein tarif pour rouler lentement. C'est le pari du Glacier Express. Ce train mythique relie Zermatt à Saint-Moritz à travers les Alpes suisses, sur 291 kilomètres, à une vitesse moyenne d'environ 38 km/h. Un cycliste amateur ferait presque aussi bien sur une portion plate. Pourtant, ce paradoxe ne décourage personne. Il attire, au contraire, plus de monde chaque année que la ligne ne peut en accueillir. Personne ne se bat pour une place dans un TGV. Tout le monde veut la sienne dans ce train qui ne va nulle part vite. Et selon la classe choisie, il faut parfois s'y prendre plusieurs mois, voire une année complète, pour l'obtenir.
De quoi intriguer n'importe quel voyageur habitué à la vitesse comme argument de vente. Ici, c'est l'inverse qui fait recette. Huit heures pour parcourir la distance, pas une de moins. Et une file d'attente qui s'allonge chaque saison.
80 000 personnes en attente pour les trains panoramiques
Le chiffre a de quoi surprendre. Lors d'une conférence de bilan de saison tenue le 19 novembre 2025, le directeur des Chemins de fer rhétiques (RhB), Renato Fasciati, a livré un aveu inhabituel pour une entreprise ferroviaire : "Pour l'année prochaine, nous avons environ 80 000 personnes sur liste d'attente pour le Bernina Express et le Glacier Express." Une déclaration rare, venant du dirigeant de la compagnie qui exploite la ligne.
Les chiffres qui l'entourent confirment la tendance. Sur les dix premiers mois de 2025, les réservations du Glacier Express ont progressé de 8 % par rapport à 2024, rapprochant encore le train de ses limites de capacité. En 2024, il avait déjà transporté 288 218 clients, un record. À titre de comparaison, Bernina Express et Glacier Express cumulés ont acheminé environ 700 000 voyageurs venus du monde entier la même année, un chiffre global qui ne doit pas être confondu avec celui, plus précis, du seul Glacier Express.
Deux trains panoramiques, un même réseau alpin, une même contrainte de capacité. Le Glacier Express n'est d'ailleurs pas exploité par la seule Rhätische Bahn : Glacier Express AG réunit RhB et Matterhorn Gotthard Bahn, sur des voies qui ne peuvent pas accueillir des wagons supplémentaires à volonté. La voie est unique sur de longs tronçons. Les gares intermédiaires sont dimensionnées pour un trafic d'un autre siècle. Résultat : la demande grimpe plus vite que l'offre ne peut suivre, et l'écart se creuse d'année en année plutôt que de se résorber.
Une rareté qui n'a rien d'un hasard
Pourquoi si peu de places ? La réponse tient en un mot : ingénierie. Le Glacier Express circule sur une voie métrique, dimensionnée pour un tracé exigeant fait de tunnels hélicoïdaux et de fortes pentes, dont le tunnel de base de la Furka et ses 15,35 kilomètres. Le point culminant du trajet, le col de l'Oberalp, se situe à 2 033 mètres d'altitude. Ce n'est pas une rareté marketing. C'est une contrainte physique, imposée par la montagne elle-même.
L'Excellence Class, la classe la plus prisée du train, l'illustre bien. Elle ne compte que 20 places par départ, avec une réservation de siège obligatoire facturée 540 francs suisses en supplément d'un billet de première classe. Selon les revendeurs officiels, elle affiche déjà complet pour toute l'année 2026.
Mais la rareté n'est pas qu'organisée, elle est aussi subie. En juillet et août 2024, le tronçon Brigue-Zermatt est resté fermé neuf semaines après des dégâts causés par des crues, avant de rouvrir le 26 août. Même la gestion des groupes en témoigne : l'attribution définitive du wagon et du numéro de siège n'intervient au plus tard que 27 jours avant le départ, même pour une réservation collective. La marge de manœuvre, jusqu'au bout, reste minime.
Réserver le Glacier Express : ce qu'il faut savoir avant de partir
Concrètement, que faut-il retenir pour qui veut monter à bord ? Trois classes coexistent, avec des règles de réservation différentes selon les zones :
- 2e et 1re classe : réservation de siège obligatoire, avec des fenêtres qui s'ouvrent plusieurs mois avant le départ.
- Excellence Class : seulement 20 places par train, à réserver sur l'année complète, dans une logique proche de la billetterie d'un concert.
- Pause saisonnière : l'Excellence Class n'est par exemple pas exploitée entre le 9 et le 27 mars 2026, une interruption qui s'ajoute à la coupure de fin d'année que connaît l'ensemble de la ligne pour maintenance.
Ces contraintes ne sont pas de simples détails logistiques. Elles déterminent, concrètement, la fenêtre dans laquelle un voyage doit être pensé et réservé pour ne pas se retrouver sans solution. Pour aller plus loin, ce guide détaille les fenêtres et délais de réservation à connaître avant de partir, classe par classe et saison par saison, et les fenêtres et délais de réservation à connaître pour un pass Interrail.
Ce que la rareté du Glacier Express dit du voyage moderne
Le Glacier Express n'est pas complet malgré sa rareté. Il l'est, en partie, à cause d'elle. L'idée est contre-intuitive. Elle est pourtant solidement documentée.
En 1975, les psychologues Stephen Worchel, Jerry Lee et Akanbi Adewole ont mené une expérience restée célèbre : ils ont présenté à des participants deux bocaux contenant des biscuits rigoureusement identiques, l'un rempli à dix biscuits, l'autre n'en contenant que deux. Résultat publié dans le Journal of Personality and Social Psychology : les biscuits du bocal presque vide ont systématiquement été jugés plus désirables. Rien n'avait changé, sinon la quantité restante. Des travaux ultérieurs, dans la littérature sur la "commodity theory", ont confirmé cet effet à de nombreuses reprises : la rareté perçue augmente la valeur perçue.
Le Glacier Express n'est pas un cas isolé de rareté extrême face à une demande mondiale. Au Machu Picchu, au Pérou, le nombre de visiteurs quotidiens est plafonné à 4 500 personnes, porté à 5 600 en haute saison, précisément pour protéger un site classé au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 1983. Le parallèle avec le Glacier Express existe, mais il a ses limites. Le tronçon Thusis-Saint-Moritz, sur la ligne de l'Albula, est lui-même inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 2008, un ensemble dont fait notamment partie le viaduc de Landwasser que le train traverse. Les deux mécanismes, pourtant, ne sont pas identiques. Au Machu Picchu, le quota répond directement à un impératif de conservation. Sur le Glacier Express, la rareté tient d'abord à des contraintes physiques et opérationnelles : infrastructure alpine, sillons limités, capacité des rames. Dans les deux cas, cependant, une offre structurellement limitée rencontre une demande mondiale croissante. C'est peut-être la leçon la plus honnête à tirer de ce parallèle.
Le monde du train de luxe fonctionne selon la même logique temporelle. Selon des agences spécialisées dans ce type de voyage, le Venice Simplon-Orient-Express recommande de réserver six à douze mois à l'avance, et jusqu'à dix-huit mois pour ses suites les plus prisées. Une donnée à prendre avec la prudence qui s'impose pour une information d'origine commerciale, mais qui va dans le même sens : plus une expérience ferroviaire est rare et soignée, plus l'anticipation devient la règle.
Et si le train est complet ?
Reste une question pratique. Que faire si aucune place ne se libère ? La Suisse compte d'autres trains panoramiques moins demandés, comme le Bernina Express ou le Voralpen Express, qui offrent des expériences comparables sur des lignes différentes, souvent avec davantage de disponibilités de dernière minute.
Le Glacier Express restera sans doute, pour longtemps, le plus convoité des trois. Sa lenteur assumée, sa rareté organisée et sa fragilité alpine bien réelle continueront d'alimenter une demande que la ligne, physiquement, ne peut pas absorber davantage. C'est précisément ce qui en fait, aujourd'hui, l'un des trajets les plus difficiles à obtenir en Europe.